Victor Granger : un homme, l’histoire d’un village,

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Victor Granger : un homme, l’histoire d’un village

Deuxième partie

Le premier article sur monsieur Granger parlait des débuts de la vaste région de Saint-Donat et notamment des moulins à scie. Cette fois je me rapprocherai de l’homme avec, en tête, les quatre mots qui le caractérisent : savoir, réserve, respect et honnêteté.

Victor Granger était sur le terrain 100 heures par semaine à une certaine époque finissant souvent à 11 heures du soir. Il donnait cependant à chacun de ses clients l’impression d’avoir bien assez de temps pour faire un bon travail parce que le temps octroyé était teinté d’une sorte d’aura d’importance, talent et intérêt de sa part et beauté du projet d’autre part. Oh, il n’avait pas de grandes théories, de certitudes absolues : il visait ce qui lui semblait le plus adéquat, pour maintenant. On appelle cette attitude de la simplicité mais si un homme part avec la seule idée du plus simple, du contrat reçu, il risque de faire un boulot éteint et sans nuances, juste du brut. Victor, lui, se renouvelait avec chaque journée de sorte qu’il a aujourd’hui une mémoire phénoménale de tous les travaux faits sur « ses terrains ». Il s’est amusé à me rappeler comment il avait fait notre puits de surface, comment il avait nettoyé le cap de granite qui ancre le quai, comment il avait mis en place notre bloc sanitaire, etc. etc. et ce 45 années plus tard. Très calme (un stress ne se manifestant que 2 ou 3 jours plus tard a-t-il avoué), il se donnait le temps de tout expliquer à la fin de la journée surtout si on manifestait un réel intérêt pour son travail. Mon dieu qu’il avait le compas dans l’œil ! Faire un tennis impeccable avec un tracteur… Anecdote touchante : quand les gens voulaient se débarrasser d’arbres, il essayait de les sauver en les protégeant, parfois il en apportait certains dans sa propre cour. Il me montre un bouleau qui a maintenant 35 ans et dit avec ses yeux doux : « Il était beau et rond, ça m’a attiré ». Sachant que j’écrirais sur monsieur Granger, madame Yolande Roy que vous connaissez peut-être, m’a dit qu’au moment de défricher, elle et son mari lui avaient demandé de sauver un magnifique merisier doré plutôt mal situé. Ils voulaient en faire ce qu’autrement on appelle une pierre angulaire. Il a réussi. Maintenant que Jean-Claude est décédé elle regarde leur merisier encore vaillant avec tellement d’émotion et de reconnaissance. « Tu peux nommer mon nom et celui de tel et tel autre » a-t-elle ajouté.

Les enfants se souviennent de monsieur Granger. J’ai essayé de lui faire dire où diable il trouvait des noisettes à la Pointe-des-Prêtres car il partait les ramasser avec deux petits garçons amis des miens. Rieur, il n’a pas voulu me le dire ajoutant « qu’il fallait juste bien regarder ». Un soir, au moment de conclure une belle journée, il a accepté de faire une course avec un petit bonhomme. Victor et sa grosse rétrocaveuse d’un côté, et à une bonne distance tout de même, le garçon avec son Tonka jaune. Devinez quoi. L’enfant a gagné. « Les enfants ont toujours été synonymes de plaisir » et il me raconte que lorsqu’il allait chercher de l’asphalte au plan de Saint-Jovite, il amenait ses neveux deux par deux. Ils devaient être au rendez-vous à 5 heures du matin avec leur lunch mais aucun n’a passé son tour surtout qu’au retour Victor leur offrait une tablette de chocolat. En tout 35 enfants ont profité de son immense gentillesse. Quel cantonnier peut en dire autant ? Mon fils Pascal qui a maintenant 47 ans porte encore le message de monsieur Granger, croyez-le ou non. Cela fait des années que je veux faire abattre deux énormes épinettes entre le lac et la maison car j’ai terriblement peur qu’elles s’abattent sur le toit. Rien à faire. Planté sur ses deux jambes de citadin il me parle de leur silhouette, du sens du vent, de premier plan et d’arrière-plan à n’en plus finir. Nul doute que les enfants de Nora et Victor Granger, Marcel et Claire, ont eu ces mêmes leçons.

Je me suis aussi rappelée que tout un hiver, au collège Sacré-Cœur, monsieur Granger avait suivi un cours de géologie doublé de notions d’écologie étonnamment actuelles. Ainsi, mine de rien, il nous incitait à une relecture de notre lot pour pouvoir, à notre guise, consolider nos acquis puis faire des créations toutes simples ou plus élaborées. Il n’a pas « trop travaillé dans l’eau même si c’était permis dans le temps », préférant continuer de se poser des questions sur l’action des glaciers, la formation des vallées, la terre forestière, l’importance des arbres et la beauté de la pierre. Comme son père et son frère, il a été conseiller municipal de 1975 à 1985. La connaissance et le respect, deux vertus fondamentales qui ont toujours guidé son action et qui en font aujourd’hui une personne à la conversation fascinante, surtout quand à cette conversation se mêlent les éclats de rire de sa belle Nora.

Comment justement monsieur Granger et son épouse arrivaient-ils à se rejoindre avec tout ce travail ? Eh bien, par la danse sociale. Vous devriez voir les photos d’époque : ils étaient tous les deux extrêmement beaux, élégants, racés et « délicieusement sociables ». Sans compter que Victor a toujours joué de l’accordéon à pitons, depuis l’âge de 14 ans. En 1955, il achète son premier instrument de marque Horner chez Archambault pour 75,00$. Il s’exécute souvent encore auprès des pensionnaires du centre d’hébergement pour personnes âgées (CLSC) et à la Résidence Poudrier. Nora et Victor se sont rencontrés au Manoir des Laurentides, réputé pour ses deux étages et ses annexes réservées à la danse. C’était l’époque du rock and roll et l’orchestre était … hawaïen. Tout était prétexte aux fêtes comme à la Pointe du Château d’ailleurs où l’orchestre comptait d’excellents musiciens, espagnols d’origine. Il y avait aussi l’Hôtel La Réserve et sa formation appelée Les garçons de minuit. Un automne, un professeur de danse de Joliette est venu donner des cours à Saint-Donat avec un succès tel que tout un mouvement s’est créé. Les couples de la paroisse sont allés au club de danse de Sainte-Agathe où le fox trot, la rumba, la valse lente enthousiasmaient facilement de 120 à 150 personnes. Nora m’a aussi parlé de la salle Guymo à Saint-Jérôme et de toutes les veillées dans la région de Saint-Jovite. Je lui ai demandé : « Oui, mais ses 100 heures par semaine de gros travail ? » Victor m’a expliqué que comme ils étaient cotés danseurs de niveau supérieur et que leur groupe se produisait seulement de 10 à 11 heures le soir, il avait le temps de souper et de faire une petite sieste avant de prendre la route. « C’était nos vacances et elle aimait tellement ça. » Tout à coup j’ai été intimidée, vraiment intimidée par leur amour et je me suis dit que je me rappellerais longtemps les doigts de Nora cherchant les gros doigts de son Victor pour les photos.

Nicole Lajeunesse
Journal Altitude, avril 2017